Alors déjà ce n’est pas moi qui me demande pourquoi les affiches de théâtre sont moches, c’est une question que l’on me pose très souvent en tant que graphiste (un peu comme vous demanderiez à votre ami juriste « pourquoi c’est illégal d’utiliser des photos prises sur Google alors qu’elles sont à disposition gratuitement sur internet ? » —si vous n’avez pas la réponse à cette question et que vous pensez que c’est gratuit ET légal, je vous invite vivement à vous renseigner). Et je vais y répondre dans cet article.

Si on me pose souvent cette question, c’est parce que la plupart des affiches croisées à Paris (je me base sur Paris et l’Ile de France car c’est là que je vis, mais je ne doute pas que les autres théâtres suivent les mêmes règles que celles que je vais énoncer plus bas) ressemblent à ça :

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Affiches : le Théatre des Variétés, Nicolas Lavalette, Bast

D’ailleurs, je ne peux m’empêcher de vous partager certains visuels créés par Boulet il y a quelques années qui avait justement pris le parti de recréer des affiches de films en mode « affiche de théâtre moche ». C’était vraiment bien vu.

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Ces affiches sont visiblement communément qualifiées de « moches ». Or, pour bien comprendre pourquoi elles ressemblent à ça, il va falloir que je vous explique une notion très importante en communication visuelle : le code graphique. Le code n’est pas un livre, n’est pas écrit et n’est pas explicite. Il s’agit plutôt de la façon dont le graphiste va exprimer visuellement un sujet pour qu’il soit compris très vite du plus grand nombre. Et quand je dis « très vite » j’entends « entre 1 et 3 secondes ».
Pour que le sujet et le thème, et souvent plus de messages encore (la cible, la qualité, par exemple) soient compris du public pendant les 3 petites secondes où il posera les yeux sur une affiche, il faut parler à son inconscient. Il faudra parler à son œil avant de parler à sa raison. Et pour cela, il y a des codes précis, comme, par exemple :

  • des placards jaunes et rouges avec une typo simple et énorme vous dirons « discount » et « bas de gamme »
  • un fond blanc ou noir avec une typo fine à empattements, le plus épuré possible vous dira « luxe » (un code extrêmement compliqué à comprendre pour les clients, qui ont une impression de vide)
  • des visages d’acteur énervés avec une explosion en arrière plan et un titre énorme diront « film d’action ».

Bien entendu, je résume, je ne peux pas vous donner le « truc » en quelques mots lorsqu’il faut plusieurs années d’études et de pratique pour exercer correctement son métier, quel qu’il soit.

Si le graphiste, dont le métier est avant tout d’avoir dix idées à la minute pour exprimer une chose non palpable et facilement interprétable par d’autres, ne faisait pas correctement son travail, on aurait des choses comme ça :

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De même, une affiche simple, en mode « fait à la maison », un peu potache, vous dit « théâtre ». Lorsque vous passez devant un 4×3 dans le métro recouvert d’une dizaine de petites affiches de théâtre, vous ne vous dites pas « oh ! Les affiches d’exposition du Louvre ! » ou « Tiens, quelles sont les réductions Carrefour en ce moment ? » Non. Vous comprenez directement qu’il s’agit d’affiches de théâtre.

Parce que graphiste est un métier, et que nous savons vous envoyer le bon message tout de suite. Nous devons connaitre et savoir utiliser les codes tacites compris par tous. La seconde tâche qui est la notre est de les rendre beaux, afin de créer une émotion chez la personne qui verra notre travail.

Il arrive parfois que ces codes soient transcendés par un artiste de talent grâce à une interprétation novatrice et personnelle. Si le public (le plus grand nombre) adhère, alors ces nouveaux codes seront copiés et recopiés, pour enfin devenir les nouveaux traceurs du genre. C’est aussi comme ça qu’il existe de grandes modes, autant dans le graphisme que dans d’autres courants des arts appliqués (petit rappel des arts appliqués : par exemple le stylisme, l’architecture, l’illustration, le packaging… toute création artistique qui sert dans le quotidien. Si, si, je vous jure, ça sert. Personne n’a envie de s’habiller avec de la toile de jute.)

Prenons justement l’exemple de l’affiche de théâtre : si on revient à la source, nous tombons là dessus :

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vosv1m8cÀ la fin du 19e siècle, les affiches du Théâtre de la Renaissance ressemblaient à ça. Elles sont dessinées par Alfons Mucha. Tout comme les affiches pour les spectacles du Moulin Rouge de Toulouse Lautrec, elles sont désormais aussi célèbres qu’un Van Gogh, et pourtant, à l’origine, c’étaient bel et bien des affiches de publicité culturelles (et encore, pour le Moulin Rouge, vous pouvez comparer ça à de la pub pour une boite de nuit de nos jours. Ça fait toujours plaisir de remettre les choses dans leur contexte).
Comme vous pouvez voir, Mucha était une figure de l’art nouveau, un art qui est désormais célèbre et s’est illustré dans les arts appliqués : architecture, publicités, mobilier public (stations de métro)

Après guerre, un autre mouvement fera fureur dans les arts appliqués : l’art déco. Il a le vent en poupe ces derniers temps grâce à la dernière adaptation cinématographique de Gatsby le Magnifique (par Baz Luhrmann d’après l’œuvre de Fitzgerald). L’art déco est d’autant plus connu qu’il est lié à des œuvres qui sont devenues mondialement connues dans d’autres domaines : difficile de ne pas imaginer Hercule Poirot évoluant dans ce décor, les personnages en quête des grands anciens dans les œuvres de Lovecraft, ou tout simplement toute l’imagerie des années folles gravée dans nos esprits. Il a aussi laissé son empreinte dans le monde de la peinture grâce, entre autres, à l’artiste Tamara de Lempicka.

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Le Chrysler Building, Portrait du Docteur Boucard de Tamara de Lempicka, Affiche des Folies Bergère, Affiche originale de Metropolis

Bref, les modes. Et leurs codes très spécifiques.

Revenons aux codes graphiques tacites. L’exemple le plus simple que je peux vous donner est la littérature : On sait tous comment est fait un livre. Une couverture, un titre, le nom de l’auteur.
Cependant, lorsque vous parcourez une librairie, vous arrêtez-vous à tous les rayons en espérant tomber par hasard sur le livre qui vous plait ? Non. En analysant très rapidement et souvent de manière inconsciente l’aspect de la couverture, vous savez tout de suite si le rayon va vous intéresser ou pas.

Très concrètement : prenez les livres de Grasset. Pas de visuel, de la sobriété, un titre, un nom d’auteur, le logo Grasset. En prenant un de ces livres, vous savez que vous allez acheter une littérature digne d’un Goncourt, avoir le plaisir d’une plume, d’un style d’écrivain. Vous savez que vous ne trouverez ni les mêmes sujets ni la même plume d’auteur au rayon Harlequin© ou Barbara Cartland. Visuel d’un couple passionné, du rose, du violet, une typo à arabesques, ces codes graphiques vous envoient directement un autre message. Celui du roman à l’eau de rose. En moins d’une seconde, vous savez que ce n’est pas dans le rayon Harlequin© que vous trouverez le dernier Frédéric Beigbeder.

Même si la création graphique finale n’est pas heureuse, le graphiste aura tout de même bien fait son travail si vous avez tout de suite compris de quoi il vous parlait. C’est ce que j’évoquais d’ailleurs brièvement dans le dernier point G à propos de l’affiche des 3 mousquetaires.

Ce pré-travail que le graphiste fait pour vous vous permet de vous faciliter la tâche. Vous n’avez pas à chercher. Vous comprenez un maximum d’informations en une seconde. Vous pouvez consacrer votre temps à chercher un auteur dans un petit rayon et pas une librairie entière. Vous pouvez réduire votre recherche en classant les couvertures qui vous plaisent le plus, ce qui fait qu’au final, je doute que vous lisiez plus de 10 résumés au dos de livres lorsque vous cherchez une nouvelle lecture.

Il en est de même pour le théâtre. Nous vous permettons de faire le tri en une seconde. Vous préférez les expositions ? Cette affiche n’est pas pour vous. Vous cherchez une pièce potache ? Vous vous doutez que cette affiche avec un jeu typo sera plutôt du Corneille, vous vous rabattez sur les deux comédiens en gros plans avec leur tête détourée. Vous n’avez pas perdu plus d’une minute pour vous informer sur les spectacles. perplexe

Encore mieux, vous avez des théâtres comme le Théâtre du Rond Point. Ils ont une identité graphique tellement forte avec les illustrations toujours du même auteur et le gabarit d’affiche toujours identique, qu’à la moindre de leurs affiches, on sait tout de suite qu’ils proposent une nouvelle pièce. C’est très intelligent et réussi (et personnellement, je ne trouve pas ça moche du tout).

14636516346298_photo_hd_24725Parfois, certaines affiches sortent du lot en s’approchant de l’affiche de film. Je pense notamment à l’affiche du Syndrôme de l’Écossais. On retrouve vraiment les codes de l’affiche de la comédie chorale américaine. C’est très attractif car on est à la limite du théâtre et du cinéma, ce qui la rend bien plus tout public. Le graphiste a fait simple, mais extrêmement intelligent.

Bref, la conclusion est : ne vous attendez pas à voir une œuvre d’art ou quelque chose de vraiment original pour une affiche de théâtre ! Sinon, votre œil ne comprendra tout simplement pas que c’est une affiche de théâtre ! Et personne n’ira voir la pièce. C’est parce que l’on doit parler rapidement à votre œil que les affiches de théâtre sont moches. Et n’oublions pas que certains lieux permettent des créations graphiques vraiment sympas !

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Affiches de Michel Batory, Pierre Jeanneau et Mélissa Allard

C’est en battant le record de répétitions des mots « théâtre » et « œil » dans un seul paragraphe que je vous quitte, en espérant vous avoir insufflé une indulgence toute nouvelle pour les affiche de pièces de théâtre !

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PS : je ne dispose malheureusement pas des crédits pour tous les visuels présents ici. Si vous voyez votre travail et souhaitez être

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